Politique routière : l’argent manque moins que la stratégie
Ce qui a été fait et reste à faire
Politique routière : l’argent manque moins que la stratégie
Dans un rapport publié le 2 octobre dernier portant sur la politique routière 2021-2026 de la Collectivité de Corse, la Chambre régionale des Comptes (CRC) a mentionné des réalisations significatives. Mais elle a aussi relevé un état préoccupant du réseau souvent imputable à une gestion empirique. Le rapport pose une question dérangeante : la Corse manque-t-elle d’argent pour ses routes ou d’une stratégie pour en faire bon usage ? Et contribue à révéler une perspective encourageante.
La Corse compte environ 8100 kilomètres de routes. Depuis 2018, la Collectivité de Corse en gère près de 5000 (633 kilomètres de routes territoriales, 4333 kilomètres de routes anciennement départementales). Elle doit également assurer la gestion de plus de 14 000 ouvrages d’art, dont 2635 ponts et 6 tunnels.
Ce qui a été fait et reste à faire
Depuis 2021, le budget annuel moyen y étant consacré est de 82 M€. La maintenance des infrastructures représente, à elle seule, une dépense moyenne annuelle de 47,3 M€. Des opérations de maintenance, de réfection et d’aménagement ont été engagées. Il serait donc inexact de parler d’inaction. Cependant, la CRC livre une évaluation moins favorable que celle présentée par la Collectivité en juillet 2025 : moins de la moitié des opérations prévues ont été achevées dans les temps, près d’un cinquième d’entre elles n’ont pas encore été lancé, que les chantiers terminés ne représentent que 32 % de l’enveloppe globale du programme pluriannuel d’investissement (PPI). Bilan contrasté : les investissements n’ont garanti ni le respect des délais ni une résolution satisfaisante des problèmes. D’après les résultats d’une auscultation rapportés par la CRC, 51 % du linéaire de chaussées examiné est en mauvais ou très mauvais état, 15 % des ponts nécessitent des interventions urgentes (pourcentages concernant les seules infrastructures examinées dans le cadre de l’auscultation, ayant donc une valeur indicative certaine, mais devant toutefois être repris avec précaution pour représenter la situation de l’intégralité du réseau). La remise à niveau sera alors considérable et coûteuse.
Les difficultés d’une remise à niveau
La Collectivité doit entretenir un réseau ancien soumis à de fortes contraintes géographiques, topographiques et climatiques. Les difficultés tiennent aussi aux gestionnaires antérieurs : le réseau routier est le produit de décisions successives qui ont été prises dans des cadres institutionnels différents ; l’État a longtemps joué un rôle central dans la définition des grands axes et des investissements ; les transferts de compétences (État vers Collectivité Territoriale de Corse puis passage de témoin à la Collectivité de Corse ; Départements vers Collectivité de Corse) n’ont pas effacé les carences et les dysfonctionnements accumulés. C’est clair et indiscutable : ni l’État, ni les Conseils généraux avant de disparaître en 2018, n’ont transféré des réseaux à l’état irréprochable ; les transferts financiers n’ont pas été à la hauteur des besoins réels. S’y est ajoutée la difficulté d’absorber, sans transition, la gestion départementale qui était marquée par des organisations, des pratiques et des priorités particulières, par des lourdeurs et des complexités, par des intérêts locaux et des considérations électorales. L’aménagement équilibré du territoire rend aussi les travaux complexes et coûteux.
À qui la faute ?
Les dirigeants de la Collectivité invoquent ces difficultés, surtout celles liées aux transferts de compétences, « l’héritage », pour expliquer ce qui ne va pas. C’est en partie recevable, mais ne saurait constituer une justification globale et permanente. Le transfert d’une compétence n’est pas qu’un transfert de pouvoir, cela implique de réorganiser les services, d’harmoniser les méthodes et de définir des priorités. La Collectivité de Corse doit donc faire preuve d’une capacité de gérer un patrimoine routier dont les besoins se sont accumulés au fil du temps, de planifier les travaux et de dépasser les logiques et pratiques d’hier. En conséquence, s’il est injuste de lui imputer l’ensemble des lenteurs, retards et dysfonctionnements, elle ne peut être exonérée de route responsabilité par la seule invocation des difficultés, et plus particulièrement par la référence à « l’héritage ».
Le rapport de la CRC met d’ailleurs en lumière des faiblesses et des carences. Premier problème : la manière dont les opérations sont préparées, programmées et suivies, conditionne trop souvent un décalage entre les ambitions affichées et l’avancement concret des projets. Les retards et les opérations non lancées le confirment, chiffres à l’appui. Deuxième problème : l’absence de diagnostic suffisamment précis et régulièrement actualisé de l’état du réseau rend difficile de déterminer objectivement les priorités. L’entretien répond alors trop souvent à l’urgence plutôt qu’à une planification. Or, différer une intervention nécessaire peut conduire à une dégradation plus importante et à des travaux plus coûteux. Troisième problème : la continuité de la programmation n’est pas respectée. Or, si les priorités changent, les opérations s’accumulent ou les calendriers se prolongent, les coûts s’envolent. La CRC a d’ailleurs souligné que la hiérarchisation du réseau n’a été établie qu’en 2025. En somme, Il ne s’agit donc pas de nier ou minimiser les difficultés administratives ou techniques que rencontre la Collectivité de Corse pour chaque chantier (procédures, études, acquisitions foncières, contraintes environnementales, aléas de travaux pouvant allonger les temps de réalisation). Mais c’est précisément pour surmonter tout cela qu’une programmation doit bien intégrer les oppositions, les incertitudes, les risques et prévoir des mécanismes de réaction et de suivi.
L’absence chronique d’une stratégie globale et prospective
La Corse dispose ainsi de programmes d’investissement, de projets identifiés et de budgets importants. Mais leur existence ne suffit pas pour répondre aux objectifs suivants : entretien préventif du réseau routier existant ; sécurité des usagers ; modernisation des axes structurants ; desserte des territoires enclavés ; adaptation au changement climatique et maîtrise des coûts sur la durée ; prise en compte des évolutions démographiques, de la fréquentation touristique, des besoins économiques des territoires. Selon la CRC, la politique routière de la Collectivité de Corse reste cependant, du moins trop, une succession de réponses partielles. La vision stratégique est pourtant de plus en plus indispensable, car les intempéries, les mouvements de terrain, l’érosion et les effets du changement climatique fragilisent l’existant, et, car les besoins de nouvelles infrastructures dictés notamment par l’urbanisation, la démographie, l’activité économique vont croissant. Une politique routière doit donc prévoir non seulement la remise en état des chaussées et des ouvrages, mais aussi leur résistance aux risques futurs. Il faut aussi qu’elle précise les choix collectifs.
Faut-il privilégier l’entretien et la sécurisation du réseau existant ? Quels axes nécessitent une modernisation prioritaire ? Quels projets structurants sont indispensables, et lesquels peuvent être différés au regard de leur coût, de leur utilité et de leur impact ? Selon quels critères répartir les investissements entre les territoires ? Répondre à toutes ces questions est complexe et aussi, il faut le reconnaître, demande du courage politique, car satisfaire les uns avant les autres, ou devoir programmer ou renoncer selon une bonne gestion budgétaire, une hiérarchisation rationnelle des besoins, des objectifs mesurables et une évaluation régulière des résultats, expose à des déboires électoraux. C’est d’autant plus difficile qu’il faut trancher entre maintenance et nouvelles infrastructures, et que toute ambition doit intégrer le coût de fonctionnement des futures infrastructures sans laisser se dégrader l’existant. Choisir est donc politiquement difficile et électoralement périlleux, mais, à la longue, les exigences se bousculant et l’argent venant à manquer, il sera sans doute plus aisé pour la Collectivité de Corse de défendre des choix et de contrer les intérêts particuliers, les polémiques et les oppositions, en se fondant sur une stratégie routière de la transparence et de l’argumentation rationnelle, qui permettra aux habitants de savoir non seulement combien il est dépensé, mais aussi de comprendre ce qui est projeté, avec quels résultats attendus et selon quel ordre de priorité.
Le défi de la politique routière de demain ne sera pas uniquement de réaliser davantage de travaux, il sera de réaliser les bons travaux, au bon endroit et au bon moment, en convainquant de leur pertinence.
Pierre Corsi
Crédit photo : Route Muracciole-Vivario (Wilicommons – CCA - 4,0 International — Auteur : TeletubAstyanax