• Le doyen de la presse Européenne

Quand le vieux monde est mis en accusation par une jeunesse désemparée

Une colère qui cherche sa langue

Quand le vieux monde est mis en accusation par une jeunesse désemparée



Et si le 17 octobre racontait autre chose que des vitrines brisées ? Et si, derrière les affrontements et les pillages qui monopolisent les écrans, se dessinait une révolte générationnelle, celle d’une jeunesse qui voit ses aînés conduire le monde dans le mur et qui, faute de pouvoir l’empêcher, descend dans la rue. Elle ne trouve pas toujours les mots pour dire ce qui l’étouffe, mais ses maux, eux, sont bien réels.


Le piège des images

Des voitures brûlées, des vitrines brisées, des policiers qui reculent et voilà les commentateurs réclament l’ordre et des sanctions contre les casseurs et les pillards. Mais s’arrêter à ces images, c’est prendre la fumée pour l’incendie et c’est se contenter de mesurer la fièvre sans chercher les origines de la maladie.

Une colère qui cherche sa langue

On exige des jeunes en révolte un programme cohérent, des revendications précises et des représentants avec qui discuter. Mais comment mettre des mots sur un malaise qui touche à tout, à « école, au logement, à l’emploi, au climat et plus largement à l’avenir même de la planète, à leur avenir. Comment expliquer rationnellement l’impression diffuse d’avoir été trompé avant même d’avoir commencé sa vie ? Les jeunes avancent souvent à tâtons et ils usent parfois des slogans qui disent mal leur désarroi. Mais ce n’est pas parce qu’ils peinent à nommer leurs maux qui les accablent que ceux-ci n’existent pas. C’est le signe d’une crise que les politiques ne savent plus saisir.

Le monde qu’on leur laisse
On leur avait promis que les études
ouvriraient les portes de l’emploi. Ils découvrent les classes surchargées, les diplômes dévalués, des conditions de vie difficiles. Ils voient autour d’eux des adultes travailler sans pouvoir vivre décemment. On leur parle d’écologie tandis que les émissions continuent, de paix tandis que les guerres reviennent, de responsabilité budgétaire après des décennies de déficits. Ils se sont enfermés pour protéger leurs aînés pendant la pandémie de Covid et on leur explique aujourd’hui qu’il faudra rembourser les dettes, accepter les sacrifices et peut-être, demain, porter les armes. Quel étrange contrat entre les générations !

Une révolte mondiale

Il n’y a pas que les lycéens français. En Belgique, des élèves dénoncent les transports trop chers et le manque de moyens scolaires. En Roumanie, ils contestent des exigences vestimentaires alors que l’éducation manque de ressources. En Inde, les étudiants s’insurgent contre les dysfonctionnements des examens et les décisions qui menacent leurs droits. Au Sénégal, ils réclament des bourses sans lesquelles certains ne peuvent plus se nourrir ni se loger. En Albanie, ils dénoncent un pouvoir corrompu. En Italie aussi, les campus se mobilisent. Pourtant une même phrase semble traverser les frontières : vous décidez de notre avenir sans nous demander notre avis. Ce n’est pas une internationale structurée, mais un refus générationnel qui se propage.

Le confort des aveugles

Condamner les destructions ne signifie pas croire que quelques arrestations régleront tout. La police peut réprimer et la justice condamner, mais elles ne bâtiront pas une perspective d’avenir et restituer la confiance perdue. Ceux qui ne perçoivent que la violence visible se dispensent de regarder la violence silencieuse : celle des illusions perdues, des humiliations quotidiennes, des promesses sans lendemain. À force de traiter les jeunes comme un problème d’ordre public, on finit par leur interdire d’être entendus autrement qu’en hurlant et en usant de la violence.

Le procès des aînés

Ceux qui gouvernent aujourd’hui ne seront pas toujours là pour subir les conséquences de leurs choix : voilà où se situe la véritable la fracture. La jeunesse va hériter de dettes financières, écologiques et politiques qu’elle n’a pas contractées. Elle regarde des dirigeants vieillissants multiplier les crises et lui expliquer, avec une gravité professorale, qu’il faut être raisonnable. Raisonnable ? Ce mot finit par sonner comme une injonction à se résigner. La vraie question n’est pas de savoir si cette jeunesse s’exprime correctement, mais de savoir si nous sommes capables de l’écouter. Le plus inquiétant est cette incapacité des adultes à reconnaître une détresse dès lors qu’elle ne ressemble pas à leurs propres combats ou leurs propres intérêts. Les émeutes ne sont évidemment pas une réponse, mais pas plus que le mutisme armé des adultes. Il serait temps de comprendre que les mots manquent parfois à ceux dont l’avenir manque déjà, mais qu’une société qui méprise une angoisse tant qu’elle ne sait pas se nommer avec les termes de la vieille génération prend le risque de ne la découvrir que lorsqu’elle éclate !

GXC
crédit illustration : D.R
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