L’ordre et le chaos
Le jackpot du Rassemblement national
L’ordre et le chaos
Le 17 octobre, la France a changé de visage : vitrines défoncées, commerces pillés, bâtiments publics attaqués, policiers débordés. Des villes ont été transformées en champs de bataille et la mairie de Limoges incendiée. Et, au milieu de ce désastre, un bénéficiaire politique évident : le Rassemblement national. Il n’a rien eu à faire et le chaos lui a livré ce dont il avait le plus besoin : la peur du désordre. À six mois de la présidentielle, c’est un cadeau royal peut-être même décisif.
Le jackpot du Rassemblement national
Quelle ironie ! Jordan Bardella était empêtré dans les révélations de Mediapart sur des écrits antisémites qui dateraient de 2013 et dont il conteste l’authenticité. L’affaire menaçait de fissurer la dédiabolisation patiemment construite par le RN et voilà qu’en une journée les casseurs ont bouleversé la donne. Certes, les accusations demeurent, mais quelle place occuperont-elles face aux images de magasins éventrés, de policiers agressés et de bâtiments publics saccagés ? Chaque vitrine brisée devient un argument électoral. Le parti de l’ordre vient de sortir son meilleur atout et c’est le désordre qui le lui offre.
La France, cette exception violente
Il existe une singularité française : cette capacité à transformer les grandes crises sociales parfaitement légitimes en affrontements violents désordonnés au sein duquel se mélangent la violence politique et la violence délinquante. D’un côté, on trouve des groupes déterminés à frapper les symboles de la République, ceux incarnant un supposé capitalisme, à provoquer la police et à installer le chaos favorisé par l’arrivée massive de pillards venus se servir. Entre les deux, des centaines de milliers de manifestants pacifiques ont vu leurs revendications englouties par les images des violences et des affrontements avec la police. Lorsque les bâtiments publics sont incendiés, les commerces pillés et les citoyens victimes de la sauvagerie, ce n’est plus seulement la sécurité qui est en jeu, mais l’autorité même de l’État.
Le naufrage du renseignement
Mais il y a plus grave encore. Le 17 octobre révèle une faillite majeure de l’anticipation. À quoi servent les services de renseignement si, face à une mobilisation annoncée depuis des semaines, ils ne parviennent pas à évaluer l’ampleur des groupes violents ? Les risques étaient connus. Les appels circulaient sur les réseaux sociaux. Pourtant, de Paris à Marseille, des policiers se sont retrouvés débordés. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, assure que le dispositif n’était pas sous-dimensionné. Les images invitent à sérieusement en douter : ce n’est pas le courage des policiers qui est en cause, mais la capacité de l’appareil d’État à prévoir et à coordonner la riposte. Cet échec est d’autant plus inquiétant qu’il survient à six mois d’une présidentielle explosive.
Les caisses sont vides, reste l’autorité
Pendant des décennies, les gouvernements ont acheté le temps et les colères en lâchant des milliards, des aides. La Corse en sait quelque chose. La dette servait d’amortisseur et les déficits de tranquillisants. Cette fois, la machine est à bout de souffle. Les caisses sont vides et la République a épuisé ses anesthésiants financiers. Que lui reste-t-il sinon à défaut d’autorité, la force brutale. Encore faut-il qu’elle soit capable de l’exercer. Car si l’État peine à contenir quelques milliers de casseurs, que fera-t-il lorsque des quartiers entiers s’embraseront dans la France entière au soir du second tour en cas de victoire du RN ? Car il ne fait aucun doute que c’est malheureusement cela qui adviendra.
La République au bout de son histoire ?
La Cinquième République joue peut-être son dernier acte. Ses devancières sont presque toutes nées de la violence et plusieurs ont péri dans les convulsions de l’Histoire. La Première est sortie de la Terreur pour céder la place à Napoléon. La Deuxième, née sur les barricades de 1848 noyées dans le sang, a succombé au coup d’État de son neveu. La Troisième, issue du désastre de Sedan, a traversé l’écrasement de la Commune avant de sombrer en 1940 en s’offrant à Pétain et à la Collaboration. La Quatrième s’est effondrée sous les coups de la guerre d’Algérie et a permis l’arrivée du général De Gaulle La Cinquième est donc née sur fond de menace insurrectionnelle. L’exemple du républicain Adolphe Thiers est édifiant. En 1871, il fait massacrer les Communards pour donner un gage à la France profondément réactionnaire. Quatre ans plus tard, l’amendement Wallon consacre la République à une voix de majorité. Sans plaquer l’Histoire sur notre époque, une permanence demeure : lorsque les institutions vacillent, l’exigence d’autorité finit par écraser le reste.
La Corse, une autre planète
Et pendant que la France s’embrasait, la Corse est restée presque silencieuse. Entre 170 et 200 manifestants à Ajaccio, quelque 150 à Bastia. Quelques tensions dans la cité impériale, des pétards, des jets de bouteilles, des interpellations. Mais aucun incident grave comparable aux scènes de pillage et de destruction observées sur le continent. Le contraste est saisissant. D’autant que Marine Le Pen avait recueilli près de 59 % des suffrages insulaires au second tour de 2022 et que les projections électorales évoquées pour 2027 la situeraient désormais aux alentours de 40 % dès le premier tour. Autrement dit, la Corse, si prompte autrefois à manifester sa défiance envers Paris, pourrait aujourd’hui compter parmi les terres où le discours d’autorité du RN rencontre un écho particulièrement puissant. Et c’est dans ce contexte que Femu a Corsica a choisi de montrer les muscles avant la discussion au Sénat sur le projet autonomie d’Emmanuel Macron. À Corte, François Martinetti annonce qu’il n’acceptera aucun compromis sur le compromis. Don Joseph Lucioni dénonce l’arrogance de l’État et promet de rendre coup pour coup. Les formules claquent, mais derrière les déclarations martiales, une question demeure : de quel poids politique dispose aujourd’hui la Corse ?
Femu face au mur de la réalité
Car le débat sur l’autonomie va s’ouvrir au Sénat dans les pires conditions imaginables. L’État est affaibli, sa majorité incertaine et ses finances exsangues. Le pays est secoué par une crise économico-sociale majeure et entre dans une campagne présidentielle dont personne ne peut prévoir le degré de violence. Et Femu voudrait imposer ses conditions comme si rien n’avait changé ! Le mouvement semble oublier qu’une réforme institutionnelle ne dépend pas seulement de la volonté des élus corses. Elle exige une majorité nationale, une volonté gouvernementale et un minimum de stabilité politique. Trois conditions qui paraissent aujourd’hui singulièrement fragiles. Surtout, le RN, hostile au projet d’autonomie présidentiel, dispose désormais d’un poids parlementaire que les nationalistes corses ne peuvent ignorer. Si le discours sécuritaire s’impose au centre du débat national, quelle place restera-t-il pour les revendications insulaires ? Afficher son intransigeance peut galvaniser les militants, mais cela ne crée ni des voix au Sénat ni une majorité à l’Assemblée nationale. Cela peut même devenir contre-productif.
Le piège du second tour
Voilà pourquoi le 17 octobre pourrait peser bien davantage que tous les débats de la présidentielle. Car la question n’est déjà plus seulement de savoir qui gagnera, mais bien ce qui se passera le soir du second tour. Une victoire du RN pourrait déclencher des manifestations massives, des affrontements, des violences dans les quartiers. Sa défaite pourrait nourrir d’autres colères. Dans les deux cas, une interrogation : l’État sera-t-il capable de contenir une crise dont les événements du 17 octobre donnent un avant-goût inquiétant ? Le prochain président devra immédiatement démontrer que l’État commande encore sans transformer pour autant le maintien de l’ordre en répression politique. Et ce ne sera pas une promenade de santé. La Corse, elle, ferait bien de regarder la tempête qui approche. Car demain, la question ne sera peut-être plus de savoir quelles concessions arracher à Paris, mais ce qu’il sera encore possible de sauver du processus d’autonomie. Chez nous, le parti majoritaire de Gilles Simeoni promet de rendre coup pour coup. Le rapport de force ne se mesure cependant pas au volume des déclarations, mais à la mobilisation populaire. Or force est de constater que l’autonomie n’intéresse plus guère les Corses qui attendent des solutions à leurs problèmes quotidiens. Quant au RN, il pourrait conquérir le pouvoir grâce au chaos avant de devoir l’affronter à son tour. Cruelle ironie de l’Histoire : en France, le retour de l’ordre a parfois coûté beaucoup plus cher que le désordre lui-même.
GXC
crédit illustration :D.R