Fracture numérique : ceux que l’écran laisse sur le quai
À la mi-octobre, deux rendez-vous ont fait parler du numérique au même moment.
Fracture numérique : ceux que l’écran laisse sur le quai
À la mi-octobre, deux rendez-vous ont fait parler du numérique au même moment. À Ajaccio, les Rencontres nationales Déclic réunissaient les acteurs du numérique public autour des systèmes d’information des collectivités. À Bastia, Bastia Ville Digitale fêtait ses quinze ans au plus près des usagers. Entre l’administration qui se transforme et les habitants qui peinent à suivre, l’écart reste entier.
Guichets désertés
Du 14 au 16 octobre, le Syndicat mixte pour l’informatisation des collectivités territoriales (SITEC) accueillait à Ajaccio les Rencontres nationales de l’association Déclic. Au programme des plénières : souveraineté numérique, sécurité des systèmes d’information face à la directive européenne NIS2, structuration des données publiques, intelligence artificielle et démocratie. Objectif affiché par les organisateurs : « faire avancer ensemble les projets numériques des territoires ». C’est la face cachée de la dématérialisation, celle des serveurs, des logiciels mutualisés et des outils communs. À l’autre bout de l’île, du 12 au 17 octobre, l’Alb’Oru accueillait la face visible. Portée par l’association Emaho, en partenariat avec la Ville et la communauté d’agglomération de Bastia, la manifestation est née d’un vide. Sa cheffe de mission, Élodie Poignet, rappelle qu’à l’origine il n’existait « rien à destination des populations qui en avaient le plus besoin » : les quartiers prioritaires. Les deux scènes décrivent un même mouvement. Prestations sociales, impôts, titres, rendez-vous médicaux : les droits passent désormais par défaut par un écran. Dans son rapport annuel publié en avril, la Défenseure des droits relie la dégradation de l’accès aux droits à cette dématérialisation et à la raréfaction des guichets. Trois publics en paient le prix. D’abord les aînés, dans une région que Hub Corsica décrit comme la plus âgée et l’une des plus pauvres de France. Ensuite, les villages, où l’Insee a montré en juin que les seniors accèdent plus difficilement aux services du quotidien qu’en ville. Enfin, les quartiers populaires, où l’on possède souvent un smartphone sans les compétences qu’exige un formulaire administratif.
L’IA, béquille ou nouvel écran ?
Ajaccio et Bastia ont mis l’intelligence artificielle à l’ordre du jour, mais pas sous le même angle. D’un côté, les administrations s’interrogent sur les données et les manipulations de l’information. De l’autre, les Rencontres de l’Esprit Critique, intitulées « IA de quoi douter », et trois ateliers scolaires ont abordé les métiers de demain, les fausses informations et les biais des IA génératives. Le paradoxe tient là. Un assistant capable de reformuler un courrier administratif ou de guider pas à pas dans une démarche pourrait, en théorie, réduire le fossé. Mais l’outil suppose ce qui manque aux exclus : savoir formuler une demande, vérifier une réponse, protéger ses données. Pensée depuis les systèmes d’information, l’IA risque d’ajouter une couche d’opacité entre l’usager et l’administration au lieu d’en lever une. À Patrimonio, l’espace France services de La Poste et l’ASEPT Corse ont choisi une autre voie : des cafés consacrés à l’IA pour les seniors, autour d’une table plutôt que derrière un écran. La technologie ne réduit la fracture que lorsqu’un humain fait le lien.
Médiation en sursis
Ce lien vacille. Le 19 octobre, l’UFC-Que Choisir rapportait que les crédits du projet de budget 2027 pour l’inclusion numérique ne couvriraient même pas les salaires des conseillers numériques en poste. Le collectif la Belle-Alliance, dont fait partie l’Avicca, prévoit la disparition de la quasi-totalité de ces postes dès l’an prochain. Pour les élus locaux, c’est à l’État, premier bénéficiaire des économies de la dématérialisation, de financer l’accompagnement. Des relais locaux s’organisent. Lancé en juin par Hub Corsica avec six structures d’insertion, de Bastia à Porto-Vecchio, le réseau RIUSU propose du matériel reconditionné à bas coût aux foyers modestes. Mais un ordinateur ne remplace pas la personne qui apprend à s’en servir. La semaine écoulée a montré deux numériques qui avancent côte à côte : l’un sécurise, mutualise et automatise, l’autre tente de ne laisser personne au bord de la route. Reste à savoir si les choix faits dans les systèmes d’information intégreront ceux qui n’y entrent pas seuls. Et qui, demain, tiendra la main des usagers quand les médiateurs auront quitté les mairies.
Maria Mariana
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