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Santé mentale : « Une difficulté psychique n’est ni une faute ni une faiblesse »

Comment définir la santé mentale ? Depuis quand est-elle devenue une préoccupation des pouvoirs publics et de la société ?

Santé mentale : « Une difficulté psychique n’est ni une faute ni une faiblesse »



Matthieu RICCI qui a répondu à nos questions intervient dans la coordination et l’animation de projets sur le Cismonte, au sein de Promotion Santé Corse, association qui soutient les démarches en éducation et promotion de la santé auprès des acteurs du secteur sanitaire, social, médico-social et éducatif, ainsi qu’auprès des publics fragiles. (https://www.promotionsante.corsica/). Dans ce cadre, avec sa collègue Lyvia COSIMI, Matthieu RICCI a dernièrement coordonné les Semaines d’information sur la santé mentale (SISM) ; quinzaine nationale annuelle consacrée à la sensibilisation et l’information du public sur les questions de santé mentale. Intitulée « Pour notre santé mentale, ouvrons-nous aux arts », cette édition des SISM avait pour idée centrale de montrer que l’expression artistique peut contribuer à la santé mentale notamment en suscitant du bien-être psychique, en favorisant les liens sociaux, en changeant le regard porté sur les troubles mentaux.


Comment définir la santé mentale ? Depuis quand est-elle devenue une préoccupation des pouvoirs publics et de la société ?


La santé mentale est une réalité qui nous concerne tous, et dont nous devons prendre soin individuellement et collectivement. Elle évolue tout au long de la vie. Nous pouvons aller bien à un moment donné, puis traverser une période de fragilité à la suite d’un deuil, d’une séparation, de difficultés professionnelles, de problèmes financiers ou d’un événement traumatique. Personne n’est à l’abri. Pendant longtemps, les représentations de la santé mentale ont été dominées par la folie, l’enfermement et la maladie psychiatrique. Progressivement, notamment au cours du XXe siècle, la psychiatrie a évolué, les droits des patients ont pris une place plus importante et la prévention a commencé à se développer. La santé mentale a été davantage envisagée dans son environnement social, familial, professionnel et culturel. La définition de la santé par l’Organisation mondiale de la santé, dès 1946, qui ne la réduit pas à l’absence de maladie, a contribué à cette évolution. À partir de la seconde moitié du XXe siècle, la promotion du bien-être psychique, la prévention et la lutte contre la stigmatisation ont pris une place croissante. Le fait que la santé mentale soit devenue Grande Cause nationale en 2025, avec une mobilisation prolongée en 2026, a constitué un signal important.

Assiste-t-on à une véritable prise de conscience collective ?


Depuis le COVID, il y a une évolution réelle. On parle davantage d’anxiété, de dépression, d’épuisement, de solitude ou de mal-être. Des sujets autrefois tus sont davantage abordés dans les médias, les établissements scolaires, le monde du travail et les familles. La Grande Cause nationale a aussi contribué à rendre la question plus visible. Mais il faut distinguer la visibilité de la transformation profonde des mentalités. Parler davantage de santé mentale ne signifie ni que les préjugés ont disparu ni que les personnes en souffrance osent systématiquement demander de l’aide. Certaines craignent toujours d’être jugées, incomprises ou considérées fragiles. Et, parfois, elles ont tout simplement peur des conséquences que cette parole pourrait avoir sur leur vie personnelle ou professionnelle. Les SISM permettent de travailler sur ces sujets. Elles créent des espaces où l’on peut échanger, comprendre, écouter et rencontrer des professionnels ou des personnes concernées.

La Corse présente-t-elle des particularités en matière de santé mentale ? Les jeunes Corses sont-ils particulièrement exposés à certaines difficultés ?


La Corse présente des caractéristiques territoriales, démographiques et sociales propres. L’insularité, les distances, le relief, la dispersion de l’habitat et les différences entre les pôles urbains et les territoires de l’intérieur peuvent peser sur l’accès aux ressources et aux soins. Il faut cependant être prudent : je ne dirai pas que les Corses vont globalement plus mal que les habitants du continent. Les réalités de santé mentale ne se résument pas à une particularité culturelle ou géographique. Quant aux jeunes, en Corse comme ailleurs, ils sont une population à laquelle il faut accorder une attention prioritaire. L’adolescence et le passage à l’âge adulte sont des périodes de construction de l’identité, d’autonomisation et de recherche de sa place qui peuvent être accompagnées d’incertitudes, de pression scolaire, de difficultés relationnelles ou d’un sentiment de décalage entre ce que l’on espère et ce que l’on vit. En Corse, certaines questions spécifiques peuvent s’ajouter à ces préoccupations : l’accès à la formation, la mobilité, le logement, l’emploi, le coût de la vie ou la possibilité de construire un avenir sur l’île. Il faut toutefois éviter de parler des jeunes Corses comme d’un groupe homogène. Il n’y a pas 1 parcours de vie et donc 1 réalité unique pour toutes et tous. La question essentielle est de savoir si chaque jeune peut trouver des perspectives, des adultes de confiance, des lieux d’écoute et des possibilités de demander de l’aide sans crainte d’être jugé.

Quelles conséquences l’isolement géographique et social peut-il avoir dans les villages ?


La nature, les relations de voisinage et le sentiment d’appartenance peuvent protéger les personnes contre la solitude. Mais cette réalité a aussi son envers. Lorsqu’une personne âgée perd son conjoint, qu’une famille rencontre des difficultés ou qu’une personne vit seule, l’éloignement des services et les difficultés de déplacement peuvent aggraver la situation. La difficulté à consulter, à participer à des activités ou simplement à rencontrer d’autres personnes peut progressivement renforcer le repli sur soi. L’isolement n’est pas uniquement le fait de vivre seul. On peut vivre entouré et se sentir profondément seul. À l’inverse, certaines personnes vivant seules disposent d’un réseau relationnel très solide. Dans les territoires ruraux, Il faut être attentif aux personnes âgées, aux aidants familiaux, aux parents isolés, aux personnes en situation de précarité et à celles qui rencontrent des difficultés de mobilité.

Dans une société insulaire où les relations de proximité sont importantes, le regard des autres est-il un frein à la parole ?


Dans un territoire comme la Corse, où les liens familiaux, amicaux et communautaires peuvent être très forts, ces liens constituent souvent une richesse. Mais la proximité peut aussi rendre certaines situations plus difficiles à exprimer. Lorsqu’on vit dans un environnement où les gens se connaissent, on peut craindre que ses difficultés soient connues, commentées ou mal interprétées. On peut aussi craindre d’inquiéter sa famille ou décevoir ses proches. Cela peut conduire à minimiser sa souffrance, la cacher ou attendre que la situation devienne vraiment difficile avant de demander de l’aide. Or une personne qui traverse une période de souffrance psychique n’est ni moins forte ni moins capable, elle est confrontée à une difficulté qui mérite d’être entendue et accompagnée. Les SISM cherchent à faire évoluer le regard collectif et sont l’occasion de faire passer le message suivant : on peut parler de santé mentale sans avoir honte, on peut demander de l’aide sans perdre sa dignité.

Les solidarités familiales et communautaires constituent-elles une protection face à la souffrance psychique ?


Les relations intergénérationnelles, l’entraide entre voisins et l’engagement associatif peuvent représenter des ressources précieuses. Une famille attentive peut être la première à remarquer un changement de comportement, une perte d’intérêt, un repli sur soi ou une souffrance qui ne s’exprime pas directement. Mais il faut poser une limite importante : la solidarité des proches ne remplace pas les soins, et les familles ne doivent pas porter seules la responsabilité de la santé mentale d’une personne. L’entourage peut écouter, soutenir, encourager une consultation et accompagner les démarches. En revanche, il ne peut pas toujours comprendre ce qui se passe, savoir comment réagir ou faire face à une situation complexe. Il peut lui-même s’épuiser, ressentir de l’impuissance ou avoir besoin d’aide. La solidarité est une force lorsqu’elle ouvre des portes. Elle peut devenir une difficulté lorsqu’elle se transforme en silence, en culpabilité ou en obligation de tout régler au sein de la famille.

Que retenir d’essentiel ?


La Santé mentale concerne l’ensemble de la société même si le soin doit rester assuré par des professionnels qualifiés. La prévention, le repérage précoce, permet à chacun de mieux comprendre la santé mentale, d’identifier les signes de souffrance, de savoir où trouver de l’aide. La prévention permet aussi dès qu’une personne commence à s’isoler, qu’un jeune décroche, qu’un parent s’épuise ou qu’une personne âgée perd ses repères, que quelqu’un puisse écouter et orienter avant que la situation se dégrade. L’amélioration de l’accès aux professionnels, la coordination des parcours et la proximité des réponses, notamment dans les territoires ruraux, impliquent de réduire les obstacles financiers, matériels et géographiques. Enfin, lutter contre la stigmatisation s’entremêle avec la prévention. Ce qui permet de faire évoluer les représentations en soulignant qu’une difficulté psychique n’est ni une faute ni une faiblesse. Permettez-moi d’ajouter pour conclure, que les SISM permettent de réunir des acteurs qui ne travaillent pas toujours ensemble au quotidien, de faire circuler l’information, de rapprocher la santé mentale du grand public, de donner aux personnes concernées la possibilité de s’exprimer pour partager leur histoire et leur quotidien, contribuant ainsi à faire évoluer les regards.

Propos recueillis par Jean-Pierre Bustori
Crédit photo : Matthieu Ricci/ Illustration : visuel SISM 2026
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