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Pas d’autonomie sans prospérité : transmettre une terre que nos enfants auront les moyens d’habiter

La capacité des Corses à décider de leur avenir dépend des moyens dont ils disposent pour vivre, entreprendre, apprendre et transmettre.

Pas d’autonomie sans prospérité : transmettre une terre que nos enfants auront les moyens d’habiter



La capacité des Corses à décider de leur avenir dépend des moyens dont ils disposent pour vivre, entreprendre, apprendre et transmettre.

Une pauvreté sans précédent


Nous défendons notre langue, notre identité, notre patrimoine. Nous nous battons pour obtenir de nouvelles compétences. Mais rien de tout cela ne sera durable si nos familles ne peuvent plus se loger, si nos jeunes renoncent à s’installer, si nos entrepreneurs s’épuisent à simplement survivre. La pauvreté sans précédent qui frappe aujourd’hui la Corse, et touche 20 % de la population, conduit beaucoup de nos étudiants à sauter deux repas sur trois, nos actifs à compter avant de faire leurs courses, à renoncer à se déplacer à cause du prix de l’essence, ou à abandonner leurs projets d’entreprise faute de fonds propres. Tous, nous nous demandons, à un moment ou à un autre de notre vie, si nous pourrons encore vivre chez nous demain, sur notre Île.

Un vieillissement qui aggrave la situation


Le vieillissement de notre population aggrave encore cette situation. La Corse a près de 365 600 habitants, et elle compte désormais 2 300 naissances pour 3 500 décès. Si cette tendance se poursuit, les personnes de 60 ans ou plus représenteront 41 % de la population en 2050. Il faudra alors financer davantage de soins et adapter nos logements. C’est un défi et il n’est, pour le moment, pas du tout relevé, alors que les retraites représentent déjà 30 % du revenu disponible corse, contre 57,1 % pour les salaires et traitements. Ces ressources font très modestement vivre notre territoire. Elles devraient nous obliger, par leur structure même, à préparer le renouvellement de notre capacité productive.


Un effort qui repose sur les petites entreprises

Une société qui vieillit doit, en effet, avoir pour priorité d’investir pour croître, former et embaucher. Et il faut avoir le courage de dire que cet effort repose essentiellement sur les petites entreprises, dont le dirigeant cumule les fonctions et porte souvent seul le risque. C’est lui qui vend, recrute, négocie avec sa banque, puis cherche encore le temps de préparer la saison suivante. Le travail est intense, sans que les bénéfices permettent toujours de renouveler les équipements. Lorsque les recettes se concentrent sur quelques mois, mais que les charges courent toute l’année, une mauvaise saison ou quelques règlements tardifs peuvent mettre à terre un équilibre patiemment construit. C’est, en réalité, un équilibre très fragile. Surtout quand on ne le prend absolument pas en compte dans les politiques publiques.

10 000 emplois menacés


C’est dans cette réalité sombre que se prépare actuellement une vague de transmissions unique dans notre histoire. L’Insee a identifié 2 000 entreprises corses, sur 42 000, susceptibles d’être reprises au cours de la prochaine décennie, ce qui représente pas moins de 10 000 emplois. L’avenir de ces entreprises dépend, désormais, de repreneurs capables de financer une acquisition, sans priver l’exploitation des ressources nécessaires à son développement. C’est-à-dire sans se financer par la dette. Or, si l’apport personnel devient le principal critère d’accès à l’entrepreneuriat, ceux qui ont les compétences, mais peu de patrimoines seront écartés de l’activité économique. Beaucoup de sociétés fermeront, d’autres changeront de mains, mais dans des conditions subies. Leurs savoir-faire, et les revenus qui en dépendent, bénéficieront à des structures extérieures à la Corse. Et il ne faut se faire aucune illusion : c’est très exactement ce qui se produira, si nous ne faisons rien. C’est ce qui se produit dans de très nombreux pays, en particulier dans les zones touristiques.

Rendre « finançables » des projets viables


Pourquoi ne peut-on pas compter que sur de la dette pour financer les reprises d’entreprise ? Parce que les banques, qui sont des partenaires de proximité depuis longtemps en Corse, subissent le risque élevé de la sous-capitalisation de nos sociétés et du risque économique élevé des activités. Notre île utilise 11,2 milliards d’euros en crédits bancaires, dont 4,7 milliards servent à financer l’habitat des particuliers. La désertion des fonds d’investissement et des investisseurs particuliers a aggravé cette situation, puisqu’une des deux sources traditionnelles du financement est désormais absente cruellement du panorama. Des familles entières n’ont pas accès au financement parce que leurs revenus sont trop faibles ou trop irréguliers. La pauvreté limite l’épargne, réduit l’apport et empêche de saisir les occasions qui permettraient d’améliorer sa situation. Une tâche urgente consisterait à rendre « finançables » des projets viables, avec des échéances compatibles avec les flux de trésorerie qu’ils pourront dégager. Là encore, cela devrait être une priorité de l’action publique.

Sortir la Corse de la spirale de la défaite


La Corse doit pouvoir porter cette transformation seule, mais les comptes de la Collectivité ne suffiront pas à dégager les moyens nécessaires. Sa situation financière lui permet de poursuivre son action actuelle, mais elle ne démontre pas sa capacité à conduire, sur ses seules ressources, une modernisation plus globale des infrastructures et de l’économie corse. C’est, paradoxalement, à l’Assemblée nationale que nous devons dès aujourd’hui défendre et négocier une enveloppe exceptionnelle, inscrite dans une programmation pluriannuelle, dans des conditions strictement encadrées. La rénovation des réseaux, les équipements sanitaires et les investissements productifs doivent être pensés ensemble, pour que chaque réalisation renforce les autres et ouvre de nouvelles possibilités d’activité. Nous devons obtenir les moyens de cette transformation avec un calendrier, des engagements réciproques et une évaluation des résultats. L’enjeu est de donner à la Corse les infrastructures qui permettront à son économie de se développer, plutôt que de laisser des retards accumulés absorber progressivement nos ressources.

Sortir impérativement la Corse de la spirale de la défaite


Tout cela ne fonctionnera que si, en parallèle, nous diminuons drastiquement notre dépendance à la dépense publique en permettant aux entreprises de trouver davantage de clients et de dégager les marges nécessaires à leur investissement. Il faut structurer nos filières, pour permettre de retenir davantage de valeur sur l’île. Il faut produire localement, avec une organisation qui garantit la qualité et la régularité des approvisionnements, avec des entreprises capables de travailler ensemble. Il faut sortir la Corse de la spirale de la défaite : des revenus faibles qui limitent l’investissement, des perspectives qui se réduisent et des besoins sociaux qui augmentent alors que les budgets publics diminuent.

Créer un outil régional de financement


Un outil régional de financement doit permettre d’accompagner les investissements et les transmissions sur des durées adaptées, pour permettre aux entreprises d’avoir les moyens de conserver leur activité même après avoir acquis leurs murs. Une défiscalisation ciblée des investissements productifs pourrait compléter cet effort, avec des résultats vérifiables. Son efficacité dépendra aussi de l’accès au foncier et des compétences disponibles. Former les jeunes doit aller de pair avec des perspectives professionnelles qui leur donnent les moyens de rester. Sur le plan social, un panier temporaire de 30 produits de première nécessité à prix coûtant doit être étudié, avec des prix transparents et une disponibilité contrôlée. La transition environnementale peut, enfin, flécher ces investissements. Un statut régional d’« actif vert », fondé sur un cahier des charges, pourrait faciliter le financement des équipements qui réduisent les consommations et la pollution. Notre ambition doit être de rendre à chaque Corse, sur le plan individuel, la possibilité de se projeter. Une famille qui peut se loger, un jeune qui peut reprendre une activité contribuent à notre autonomie. Le peuple corse ne peut maîtriser son avenir si une part importante de ses habitants reste enfermée dans la pauvreté. Défendre notre identité exige d’abord que nous nous occupions des conditions matérielles de sa transmission, pour que nos enfants reçoivent une terre qu’ils auront les moyens d’habiter.

Sébastien Ristori
Économiste, maître de conférences associé
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