Après le rejet de l’autonomie par la Sénat, tout ça pour ça ?
Le mur était pourtant évident
Après le rejet de l’autonomie par la Sénat, tout ça pour ça ?
Le 26 octobre 2026 restera peut-être comme la date à laquelle le nationalisme corse a découvert, stupéfait, que le Sénat était... le Sénat. Après avoir effacé la communauté corse et, avec l’amendement Panunzi, le pouvoir législatif espéré, la Haute Assemblée a rejeté tout le projet constitutionnel. Rideau. Non sur l’aspiration des Corses à décider chez eux, mais sur la fable d’une promesse présidentielle capable de faire plier deux siècles de centralisme.
Le mur était pourtant évident
Comment a-t-on pu imaginer une seconde que l’aile la plus réactionnaire de la représentation française accepterait de rompre avec sa conception de l’État ? Pourquoi ces gardiens de l’unité de la loi auraient-ils reconnu un pouvoir législatif corse au moment où la France traverse une tempête politique, institutionnelle et budgétaire, où son pouvoir central peine déjà à se gouverner lui-même ?
Les autonomistes assuraient non sans morgue que le dialogue avançait, que les portes s’entrouvraient. Chaque rendez-vous parisien devenait une étape historique et chaque sondage favorable, une prédiction. La majorité territoriale avait fini par prendre ses propres espérances pour un rapport de forces confondant la politesse des ministres avec l’engagement de la République et la parole d’un président avec les votes d’un Parlement qui ne lui obéit pas. Cette gigantesque erreur d’analyse a fini par devenir une méthode de gouvernement.
Quatre ans après la promesse
Tout avait repris en mars 2022, lorsque la Corse s’embrasait après l’agression mortelle d’Yvan Colonna. Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, avait imprudemment lancé que l’État était prêt à aller « jusqu’à l’autonomie ». Cette phrase ouvrait une issue à la crise, tout en laissant chacun y loger ses rêves. Le pouvoir y voyait le début d’une négociation et les autonomistes l’annonce d’un aboutissement. Quatre ans de réunions, d’accords et de textes ont suivi. Le président Macron s’y est engagé, sans pouvoir rien promettre sinon d’amener le projet amendé jusqu’aux représentants du peuple. Onze années après la victoire nationaliste de 2015, la Corse se retrouve pratiquement au point de départ. Derrière elles, près de soixante ans de lutte, de clandestinité, de sacrifices et d’espérances. Ça n’est évidemment pas la fin du sentiment national corse, mais celle d’un cycle politique qui croyait convertir cette histoire en un statut accordé par Paris.
Le peuple absent du processus
Il a manqué un acteur dans cette longue représentation : le peuple. Voilà la contradiction. Ceux qui invoquent à chaque discours la souveraineté populaire ont conduit leur négociation essentielle à travers des réunions d’élus, des cabinets ministériels au sein des commissions. Ils n’ont jamais consulté directement les Corses sur le compromis acceptable ou le pouvoir législatif souhaité. Ils ont préféré des sondages rassurants à une mobilisation réelle.
Or une victoire territoriale n’est pas un blanc-seing sur chaque phrase de la Constitution et un sondage dépend aussi des questions posées. L’autonomie est restée ce mot-valise dans lequel chacun y a mis des propres propos. Mais surtout il a toujours été suspendu au contenu d’une Loi cadre dont personne n’a jamais défini le contenu. Il fallait expliquer, convaincre, confronter les objections, sortir du cercle des convaincus. On a tellement parlé au nom des Corses qu’on a fini par oublier de leur donner la parole.
La colère pour toute stratégie
La réaction au vote sénatorial a été d’une violence verbale révélatrice. À entendre certains responsables, trahison, humiliation, surprise seraient immenses. Mais quelle surprise ? Conseil d’État et droite sénatoriale avaient averti depuis des mois. Cette indignation disproportionnée dit surtout les espérances inexplicables entretenues jusqu’au dernier instant. À force de promettre, il faut aujourd’hui crier à l’injustice pour masquer l’illusion.
En quittant le processus de Beauvau, les nationalistes ont achevé politiquement de vider de sens une éventuelle reprise de la navette parlementaire. Le Sénat a rejeté le projet et ce retrait n’interdit juridiquement aucune reprise parlementaire. Mais négocier quoi, avec qui et pour quel compromis, lorsque ceux qui portaient l’accord déclarent eux-mêmes la partie terminée ? Ils dénoncent une porte fermée et annoncent qu’ils ne la franchiront plus. Les calendriers n’y changeront rien. La tentation existe, bien sûr, de transformer ce revers en appel à l’affrontement. Ce serait ajouter une erreur à une autre. Les violences de 2022 avaient ouvert le dialogue. De nouvelles violences n’ajouteront rien.
Onze ans à gouverner. Et après ?
On aurait tort de réduire ce naufrage à Paris. Le centralisme français n’a jamais avancé masqué. La question la plus embarrassante est ailleurs : qu’a-t-on fait de onze années de responsabilité à la tête de la Collectivité ? Quels résultats sur le logement, la précarité, la dépendance économique, la maîtrise du foncier, les transports, les déchets, l’énergie ? Tout ne dépend pas des élus territoriaux, mais le statut rêvé n’excuse pas ce qui n’a pas été entrepris avec les pouvoirs existants. La Corse, si dépendante des importations, du tourisme, de la commande publique et d’une économie saisonnière, ne peut se payer le luxe de patienter jusqu’à la prochaine révision constitutionnelle pour s’interroger sur son avenir. Le pouvoir législatif aurait été un outil ; personne ne devrait en faire une baguette magique. Une île ne crée pas des entreprises, des emplois ou des logements en inscrivant un mot nouveau dans la Constitution. La véritable autonomie commence peut-être par une obligation moins spectaculaire : rendre des comptes sur les choix accomplis, expliquer les impasses, dégager des priorités, construire des ressources qui ne dépendent pas toujours d’une décision prise ailleurs. Cela ne rend pas inutile la revendication institutionnelle. Cela lui redonne simplement un contenu, au lieu d’en faire un horizon qui dispense de regarder les pieds.
Le miel factice du Rassemblement national
Et voici l’ironie, cruelle entre toutes. Ceux qui pourraient demain déposer un peu de miel sur les blessures des autonomistes — blessures politiques, mais aussi d’amour-propre — appartiennent au Rassemblement national. Marine Le Pen et les siens ont leur propre projet pour la Corse. Ils peuvent le présenter comme une alternative raisonnable, parler de préférence locale, de logement, de protection du territoire, promettre une autre forme de reconnaissance. Les nationalistes, qui voyaient dans le RN l’exact contraire de leurs aspirations, pourraient un jour dépendre de son bon vouloir pour obtenir les miettes d’une évolution statutaire. Mais le projet porté par l’entourage de Marine Le Pen risque d’être, lui aussi, un leurre : des mots rassurants, une autonomie affichée, mais le pouvoir réel soigneusement conservé au centre. Changer de marchand d’espérance ne change pas le destin. Le déplacement politique pourrait être plus rude encore. L’Unione di i Patriotti, alliance de Mossa Palatina, du RN et de l’UDR, a déjà trouvé un espace électoral autour de Nicolas Battini. Rien ne dit qu’elle remportera demain la Corse, mais il est certain qu’elle capte des frustrations d’une part croissante de la population et des nationalistes. La crise peut lui offrir ce que onze ans de gestion ont retiré aux nationalistes : l’allure d’une force neuve, épargnée par la déception.
Au bout de la route
Gilles Simeoni n’a pas tout perdu : il conserve une assise électorale, une histoire, une incontestable habileté politique. Mais son avenir s’est singulièrement obscurci. L’accord avec Paris était la clé de sa stratégie, la démonstration d’un nationalisme entré dans l’âge adulte. À présent, il lui faudra expliquer pourquoi une génération de militants, d’élus et d’électeurs a été conduite au bord d’une victoire annoncée pour découvrir que personne n’avait vérifié la solidité du pont. La vraie défaite n’est pas d’avoir été contredit par le Sénat car on peut perdre un vote sans perdre sa cause, mais d’avoir présenté une hypothèse comme une certitude et laissé la population assister à son effondrement. Soixante ans de combat, onze ans aux responsabilités, quatre ans depuis la promesse de Darmanin : une telle accumulation méritait autre chose qu’un communiqué de rupture et la recherche fébrile de nouveaux coupables. « Tamanta strada » : que de chemin parcouru. C’est peut-être ainsi que Gilles Simeoni pourrait désormais regarder derrière lui. La formule serait cruelle si, au bout de ce chemin, les Corses devaient découvrir que l’on a fait du sur place en prétendant courir un marathon.
GXC
illustration : D.R